Intéressant!

Ce que nous enseigne la chute de l’Empire romain

La Chute de l'empire romain, film réalisé par Anthony Mann (1964)

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN – A l’occasion de la sortie du livre de Michel De Jaeghere, Les Derniers jours, le directeur du Figaro Histoire raconte la chute de Rome, et en cherche les causes profondes.

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Michel De Jaeghere est journaliste et écrivain. Il dirige le Figaro Hors-Série et le Figaro Histoire. Son dernier livre, Les derniers jours (Les Belles Lettres), vient de paraître.


Glisser du journalisme à l’histoire est devenu pratique courante. Pour certains, le passage est expéditif. Avec des risques de confusion entre l’instantané et le temps long. Pour Michel De Jaeghere, l’exercice est sérieux. Classique, sans mélange des genres. Au huitième étage de l’immeuble du boulevard Haussmann où se tient Le Figaro, il assure la direction du Figaro Hors-Sérieet du Figaro Histoire. Mais il s’est donné les moyens d’ajouter à l’activité du journaliste celle de l’historien. Et, au terme d’une quinzaine d’années de travail, il donne ce gros livre, Les Derniers Jours, consacré à la fin de l’Empire romain d’Occident. Il a lu les sources littéraires et juridiques, dépouillé les rapports archéologiques, visité les lieux, en particulier Rome, rencontré des historiens de profession, analysé leurs études, leurs travaux et leurs articles, les a organisés et médités pour se forger une idée personnelle de ce phénomène qui fascine les hommes depuis la Renaissance. Du journalisme, il a conservé l’écriture et le souci du lecteur. Le résultat? Ces six cents pages, denses mais vivantes, surprenantes parfois, qui poussent à la réflexion et où chacun aiguisera cette qualité dont les Anciens se méfiaient souvent: la curiositas.

Pourquoi cette passion?

La chute de l’Empire romain d’Occident est, selon Eduard Meyer, un historien allemand du début du XXe siècle, «l’événement le plus intéressant et le plus important de l’histoire universelle». Elle n’a jamais cessé, depuis Pétrarque, de susciter l’intérêt des lettrés et des érudits. La disparition d’un édifice millénaire, qui avait été porteur d’une civilisation prestigieuse, et avait réuni sous un même sceptre les peuples de tous les rivages de la Méditerranée, ne pouvait manquer de frapper les imaginations. Toutes les époques se sont demandé si le destin de Rome ne pourrait pas, un jour, devenir le leur. Quelque précaution que nous prenions en effet pour éviter tout anachronisme, nous interrogeons nécessairement le passé en fonction du regard et des questions que nous portons sur notre temps. C’était déjà vrai aux XVe et XVIe siècles lorsque la chute de l’Empire romain suscita de fertiles interrogations parmi les intellectuels et les artistes européens. Avant eux, les contemporains de la catastrophe, qu’ils soient païens (comme Eunape et Zosime) ou chrétiens (Orose, Salvien), avaient cherché à donner une signification à ce traumatisme. Les uns y voyaient les effets de la colère des dieux abandonnés du paganisme ; les autres l’interprétaient comme le châtiment des péchés d’un monde qui n’était devenu chrétien que de nom.

Les humanistes de la Renaissance découvrirent l’Antiquité romaine à partir des textes littéraires et des œuvres d’art exhumées du sol de l’Italie. Ils furent les premiers à se demander comment une civilisation aussi éclatante avait pu disparaître, et pourquoi. L’histoire leur donnait l’occasion de se démarquer des Barbares du Nord et des Grecs de Byzance, mais aussi d’exalter leur propre puissance créatrice, qui aurait renoué, par le naturalisme, avec ce glorieux passé, après les temps obscurs de ce qu’on commençait à appeler le Moyen Age.

Au XVIIIe siècle, à l’époque des Lumières, la réflexion se prolonge. Elle porte la trace des idées dominantes. Montesquieu incrimine un despotisme peu soucieux des corps intermédiaires, qui aurait eu raison du patriotisme romain en ruinant l’influence des familles aristocratiques sur lesquelles avait reposé l’esprit républicain. Pour Voltaire, le coupable de la chute de l’Empire romain est tout trouvé: c’est le christianisme, qui aurait désarmé l’empire en détournant ses citoyens de la défense de la cité terrestre, pour ne les occuper que des affaires du ciel. Le procès sera instruit avec une érudition incomparable par l’historien britannique Edward Gibbon dans son fameux Déclin et chute de l’Empire romain. L’allemand Herder assurait au même moment ses compatriotes que les invasions germaniques avaient été un immense bienfait. Qu’elles avaient renouvelé le monde, en insufflant l’énergie des peuples de la forêt et de la steppe à une civilisation épuisée.

Le XIXe siècle marque à la fois l’avènement d’une histoire critique, qui cesse de prendre pour argent comptant les témoignages des seules sources littéraires, et la multiplication des grilles idéologiques qui s’efforcent de plier la complexité du réel à une explication susceptible de justifier les orientations politiques de leurs auteurs. Les savants de tous pays collationnent les causes, alignent les hypothèses, jusqu’à épuisement. Au XXe siècle, les essais se multiplient, avec, sous-jacente après la Première Guerre mondiale, la méditation angoissée de l’aphorisme célèbre de Paul Valéry: «Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.» Deux livres ont fait le point sur ces travaux, celui de Santo Mazzarino, La Fin du monde antique. Avatars d’un thème historiographique, et celui d’Alexander Demandt, Der Fall Roms (la chute de Rome): le premier en 1959, le second en 1984.

Dans la multitude des explications de la fin de l’empire d’Occident (Alexander Demandt en a recensé 210, qui vont de l’apathie suscitée par la pratique des bains chauds à l’empoisonnement par le plomb des canalisations!) s’exprime une même angoisse des peuples devant la perspective de leur propre disparition.

Pourquoi, après tant d’autres, avoir voulu consacrer à ce sujet un nouveau livre?

Le regard porté par les historiens sur la fin de l’Empire romain s’est transformé depuis une quarantaine d’années, en particulier sous l’impact des travaux de deux universitaires, l’Irlandais Peter Brown et le Canadien Walter Goffart. Sous leur influence, l’idée que la chute de l’empire d’Occident se soit traduite par une catastrophe a été abandonnée par l’historiographie dominante. On lui préfère désormais celle d’une transformation et d’une mutation fécondes, quasi indolores et presque pacifiques, qui auraient heureusement accouché de la civilisation de l’Europe médiévale. Peter Brown traite la séquence qui va de la fin du IIe siècle au VIIe siècle, de Marc Aurèle à Mahomet, comme un tout cohérent. Faisant sienne la réhabilitation de l’Empire chrétien des IVe et Ve siècles qu’avait menée, durant les années 1960 et 1970, le grand historien français Henri-Irénée Marrou en s’appuyant sur la renaissance intellectuelle, politique, artistique, dont il avait été le théâtre sous la monarchie constantinienne, il en étend le bénéfice aux siècles qui ont immédiatement suivi la disparition de l’empire d’Occident. Des Barbares romanisés y auraient maintenu l’essentiel des institutions romaines et permis l’épanouissement d’une «Antiquité tardive» dont il n’y aurait aucune raison de proclamer l’infériorité par rapport à la civilisation qui s’était déployée à l’ombre de la puissance romaine. Walter Goffart souligne de son côté que l’empire n’a pas fait l’objet d’une guerre de conquête et que l’implantation des Barbares dans le monde romain a été, avant tout, le fruit d’un processus qui a vu les élites locales trouver avec de nouveaux peuples des accommodements, parce que ceux-ci leur ont paru plus à même de leur assurer la tranquille possession de leurs biens qu’un Etat lointain et impuissant. Ces ouvrages sont, à bien des égards, novateurs et passionnants. Cette approche a cependant fini par déboucher sur l’occultation des séquences violentes, des guerres, des pillages, qui ont ponctué, malgré tout, ce passage de témoin. Polarisée sur les indiscutables éléments de continuité qu’en dépit de la rupture peut repérer l’historien, la nouvelle vulgate en vient souvent à nier que l’effacement des structures politiques de l’Empire romain d’Occident se soit traduit, comme l’a montré avec brio l’historien et archéologue Bryan Ward Perkins, par un recul saisissant des conditions de la vie matérielle, une disparition des beaux-arts, de la culture littéraire, et, finalement, de la paix, du bien-être. Elle tend, par là, à devenir le support d’un discours idéologique affranchi de l’observation des faits, qui paraît animé par la volonté de proclamer l’équivalence des cultures et les bienfaits qu’apporteraient nécessairement les Barbares en donnant aux prétendus «civilisés» l’occasion d’un fructueux métissage.

Il est bien vrai que l’effondrement de la civilisation gréco-romaine n’eut ni la fulgurance ni l’uniformité dont se plut à la parer l’imagerie romantique. Le monde romain avait subi, depuis deux siècles, de profondes transformations. De larges pans de la culture classique avaient sombré sans attendre l’événement de 476. De nombreux aspects de la vie sociale lui survécurent au contraire. Les thermes de Dioclétien, les plus grands qui aient jamais été construits dans l’Urbs, fonctionnèrent ainsi, à Rome, jusqu’à ce que les Ostrogoths de Vitigès coupent les aqueducs en 537. Des fouilles récentes ont permis de dégager des restes de somptueuses domus qui étaient restées en état jusqu’au premier tiers du VIe siècle. Mais il convient de ne pas prendre l’écume pour la vague. Car la rupture se traduisit, au même moment, par la rétractation des villes, la disparition des écoles municipales, l’effacement des villages, le recul des terres cultivées et l’avancée des forêts et des landes, le retour à une économie de troc. Charlemagne construira encore en bois, au IXe siècle, l’essentiel de ses palais, quand la moindre écurie, la moindre étable avait été, aux beaux temps de la paix romaine, construite en pierre et couverte d’un toit de tuiles.

«Le mouvement de l’histoire se fait toujours sur de longues périodes et n’efface jamais rien complètement, sinon à travers des parcours très lents, remarque l’historien du droit romain Aldo Schiavone. Sous toute rupture (…), on peut retrouver les fils qui se sont maintenus et qui relient même la plus radicale des nouveautés à un passé proche ou lointain. Mais cette recherche (aujourd’hui du reste très en vogue chez les historiens) n’a de sens véritable (…) que si elle est capable, en même temps qu’elle s’efforce de faire émerger la présence de formes qui ont résisté entre l’Antiquité tardive et le monde du haut Moyen Age (…), de ne jamais perdre de vue ce que signifiait la trame qui s’est déchirée. Si elle n’oublie pas que seule l’ampleur de la catastrophe donne son prix au fait de retrouver, sous les décombres, le réseau – le plus souvent souterrain ou périphérique – qui a réussi à survivre.»

Pour rendre compte de «l’ampleur de la catastrophe», il fallait en revenir aux faits, discipline parfois négligée par les spécialistes de l’histoire sociale, comme le reconnaissait récemment l’un des plus éminents de ses représentants. C’est pourquoi j’ai voulu écrire, avec ce livre, une histoire qui restitue les événements dans leur complexité. J’ai retenu la forme d’un récit aussi précis que possible en faisant leur part aux personnages hauts en couleur qui les ont illustrés, à la diversité des peuples, à la succession des générations.

En théorie, cela est simple, mais quelle périodisation retenir?

Lorsque le roi skire Odoacre exila le tout jeune Romulus Augustule à Naples, le 4 septembre 476, l’événement passa inaperçu. Cela ne suffit pas pour prétendre, comme on le fait souvent, qu’il avait été sans portée. La civilisation ne s’est certes pas effondrée parce qu’avait été déposé l’ultime empereur enfant. Mais cette déposition a constitué le point culminant de la crise politique qui secouait l’Empire romain depuis un siècle et au cours de laquelle il s’était révélé incapable d’empêcher l’entrée de peuplades insoumises sur son sol. Toute périodisation est conventionnelle et discutable. La question n’est pas nouvelle: Bossuet datait la fin de l’Empire romain de l’avènement de Constantin, Renan l’avançait d’un siècle et demi (comme dans le film Gladiator!): au terme du règne de Marc Aurèle… Des discussions que l’on n’ose qualifier de byzantines opposent les partisans de la dénomination de «Bas-Empire» et ceux de l’«Antiquité tardive» pour qualifier la période qui s’étend de la chute des Sévères en 235 à la fin de l’empire d’Occident en 476 ou à la mort de Justinien en 565.

Le cœur des événements que raconte mon livre se situe entre 376 (l’irruption décisive des Goths en Thrace sous le règne de l’empereur Valens) et 476 (la déposition de Romulus Augustule). Mais pour comprendre les évolutions de l’Empire romain, ne serait-ce que dans son espace, pour suivre les migrations des populations germaniques, leur entrée progressive dans l’empire et dans l’armée romaine, pour pouvoir comparer ce qui est comparable, j’ai dû m’autoriser quelques crochets en amont. Il a fallu faire de même en aval, et dépasser la butte témoin de 476.

Ces Barbares ne sont pas une nouveauté pour Rome: elle les connaît depuis le Ier siècle av. J.-C…

Ils ont longtemps vécu dans une anarchie endémique, éparpillés dans une poussière de minuscules tribus. Ils ont changé au IIe siècle, où ils ont commencé à se regrouper en coalitions leur donnant, pour la première fois, la dimension nécessaire pour se mesurer efficacement à l’armée romaine. Parfois sous l’impulsion d’un chef, d’autres fois par alliance de familles ou devant la nécessité de faire face à l’arrivée de groupes nouveaux, venus de l’est. Ces «essaims de peuples» sont moins des entités ethniques que des regroupements nés du hasard des circonstances. Leurs premières irruptions significatives dans le monde romain datent du règne de Marc Aurèle, dans la seconde moitié du IIe siècle. Elles ne s’arrêteront plus. Elles feront vaciller l’empire au IIIe siècle. Il ne sera sauvé que par l’action énergique d’une succession d’empereurs illyriens. Les victoires romaines ne se traduiront pourtant pas par un retour de tous les Barbares dans leurs forêts natives. Loin s’en faut: prisonniers de guerre, nombre d’entre eux sont installés dans les campagnes pour repeupler les terres désertes. De nouvelles incursions sont repoussées par les empereurs chrétiens au IVe siècle, sans enrayer vraiment le phénomène de l’immigration: l’empire voit s’établir sur ses terres autour de un million de Germains entre Dioclétien et Théodose: soldats ou immigrants, prisonniers installés aux frontières ou affectés au travail de la terre sur les domaines des grands propriétaires. Les empereurs les engagent en outre en masse dans l’armée romaine, pour pallier les effets de la crise démographique (le monde romain a été dévasté par les pestes et les guerres, sans avoir jamais eu une natalité florissante), suppléer le peu de goût des populations pacifiques pour la condition militaire. Parallèlement, à l’extérieur de son empire, et comme elle l’avait toujours fait, Rome favorise certains chefs barbares, les aide à constituer des royaumes clients dont les élites se romanisent progressivement.

Après l’entrée massive des Goths en Thrace, en 376 (elle-même provoquée, comme le seront les vagues suivantes au Ve siècle, par la poussée qu’exerce la grande migration des Huns venus d’Asie centrale), et leur victoire sur l’armée impériale, à Andrinople en 378, les peuplades qui entrent dans l’empire se transforment. Autour d’un noyau initial, d’un chef qui a parfois fait son apprentissage militaire dans l’armée romaine, elles constituent des bandes guerrières autonomes qui s’étoffent en absorbant d’autres peuples: la nation wisigothe naît ainsi sur le territoire romain. Le gouvernement, qui n’a plus les moyens de les reconduire à la frontière, et qui manque de troupes régulières, finit par avaliser leur présence et par confier des missions militaires à ces peuples, qui restent commandés par leurs propres chefs ; par leur concéder, faute de soldes, des terres qui constitueront l’ébauche de royaumes autonomes à l’intérieur de l’Empire romain. Le dernier choc vient du démantèlement de l’empire d’Attila, après sa mort, en 453. Il libère les peuples que le roi des Huns tenait sous sa sujétion. Ils se déversent alors sur l’Occident. Ont-ils constitué pour les Romains «une immigration salutaire», comme l’affirmait en 2008 la directrice générale du Palazzo Grassi qui avait organisé à Venise une splendide exposition sur Rome et les Barbares? La reconstitution minutieuse des faits à laquelle je me suis efforcé me permet d’en douter.

L’osmose n’a-t-elle pas fini par prendre le pas sur la confrontation?

Cette opposition est artificielle. Les Romains ont certes adopté, sous l’influence de l’immigration germanique, quelques-unes des habitudes des Barbares. Une loi devra même interdire à Rome le port du pantalon! Les Germains ont subi de leur côté l’influence romaine. Elle leur a notamment permis d’adopter des modes d’organisation qui leur ont donné une plus grande efficacité dans leurs guerres contre les Romains. Leurs peuples ont eux-mêmes été, pour une grande part, le fruit d’une imitation des structures de la société et de l’armée romaines.

Mais ces influences réciproques n’ont en rien désarmé la violence de la confrontation. Car le point décisif est que Rome avait montré sa faiblesse en admettant sur son territoire des peuples qu’elle n’avait pas été capable de soumettre et qu’elle avait régularisé leur présence sans les avoir vaincus sur le terrain. Contrairement à ce qui se dit communément aujourd’hui, en effet, les invasions barbares ont bien eu lieu. Les Barbares n’ont nullement été «invités» à s’installer dans l’empire. Ils y sont entrés en grand nombre par l’immigration, mais aussi, au moins en nombre égal, par l’invasion violente, en perçant les lignes de défense, pillant les villes et massacrant les populations aussi bien en Italie et en Grèce qu’en Gaule, en Espagne et en Afrique. La seule exception notable est celle des Goths tervinges (qui seraient plus tard le noyau du peuple des Wisigoths) qui furent autorisés en 376, à leur demande, à entrer dans l’empire par l’empereur Valens. Mais ils se révoltèrent au bout de quelques semaines et lorsqu’ils obtinrent en 418 par traité de s’établir au sud-ouest de la Gaule, ils avaient derrière eux onze campagnes successives contre l’armée romaine, la prise de Rome et le ravage de la péninsule italienne. Cantonnés dans la vallée de la Garonne, ils s’empareraient par la force, au cours des cinquante années suivantes, d’un territoire allant de la Loire au détroit de Gibraltar. S’il disqualifie le concept d’invasions barbares, Peter Brown se garde d’ailleurs lui-même, contrairement à certains de ses épigones, de nier la réalité d’une intrusion violente de populations étrangères dans l’empire. «Ces incursions, précise-t-il, ne sont pas des attaques perpétuelles et destructrices, ni même des campagnes systématiques de conquête. Il s’agit plutôt d’une sorte de ruée d’immigrants venus des pays sous-développés du Nord vers les riches terres méditerranéennes.» Il a d’ailleurs remarqué, avec quelque ironie, que le seul héritage laissé par la langue des rois wisigoths dans la langue espagnole est le mot par lequel on désigne le bourreau…

On souligne volontiers aujourd’hui que les Barbares n’ont pas surgi dans un monde qui leur aurait été inconnu: qu’il y avait des décennies, des siècles, qu’ils avaient noué avec lui des relations politiques, diplomatiques ou militaires ; qu’ils avaient dès longtemps subi l’influence romaine et qu’aucun d’entre eux n’avait le projet de détruire l’Empire romain. Rien de plus vrai. Mais ils voulaient s’emparer des richesses produites par la civilisation, faute d’avoir été capables d’adopter les disciplines qui en avaient permis la production, et ils en provoquèrent, par leur irruption violente, la dislocation.

Qui l’emporte dans cette dislocation? Les Barbares ou la désintégration interne?

Il est difficile de distinguer de manière tranchée les causes internes et les causes externes de la chute de l’Empire romain. Il est ainsi impossible de nier le caractère décisif de la grande migration des Huns, qui, comme l’a brillamment montré l’historien britannique Peter Heather, a en quelque sorte «jeté» le monde germanique sur l’Occident. Mais cette migration a elle-même été sans doute hâtée par la perspective de faire de fructueux raids de pillage sur les richesses du monde romain, et cette perspective était elle-même offerte par la faiblesse de la défense romaine, la difficulté, pour un empire qui ne devait, au Ve siècle, pas compter plus, en Occident, de 25 millions d’habitants, et qui ne pouvait financer son appareil militaire que par les ressources limitées d’une économie agricole, de tenir l’immense frontière du Haut-Danube et du Rhin. Elle a été rendue possible par l’ambiguïté d’un patriotisme qui amenait la plupart des habitants du monde romain à tenir l’empire pour la forme évidente, inévitable de la politique, à considérer la romanité comme un mode supérieur de vie sociale, mais ne les a jamais conduits à penser que l’un et l’autre méritaient qu’on se batte, qu’on mette sa vie en jeu pour les défendre.

Les menaces extérieures qui pesaient sur l’Empire romain, au nord et au nord-est avec les peuples germaniques d’abord, puis plus tard avec les Huns, à l’est avec les Perses, obligèrent, symétriquement, ses dirigeants à inventer des expériences politiques nouvelles, qui ne furent pas elles-mêmes sans conséquences. Parmi ces expériences, l’une des plus fructueuses fut celle de la tétrarchie imaginée par l’empereur Dioclétien à la fin du IIIe siècle. Tirant les leçons des crises précédentes, il comprit que la défense du monde romain excédait, en temps de crise et de bouleversement, les forces d’un seul homme (il faut garder à l’esprit l’immensité de l’empire et le fait qu’un courrier rapide dépassait rarement les 100 kilomètres par jour). Il mit donc sur pied de manière pragmatique un système doté de quatre empereurs hiérarchisés qui s’occupaient de zones administratives et militaires géographiquement différentes. Réunifié avec Constantin, l’empire fut à nouveau divisé par ses fils, puis sous les Valentiniens, enfin à la mort de Théodose en 395. Le résultat fut qu’au Ve siècle, ces deux empires devinrent de plus en plus étrangers l’un à l’autre. Ils cohabitent avec des périodes de collaboration et d’autres de tension. Faits décisifs: l’Orient est beaucoup plus riche que l’Occident et Constantinople est un verrou qui interdit aux populations barbares de se répandre dans les provinces orientales, qui restent à la fois prospères et sous son contrôle. En Occident, c’est le contraire: exposées en première ligne aux invasions, les provinces sont ruinées par les raids de pillage des Barbares, et elles échappent souvent à l’emprise du gouvernement de Ravenne, du fait d’une succession d’invasions et d’usurpations. Le résultat est que les empereurs d’Orient percevront au Ve siècle des ressources fiscales huit fois supérieures à celles de l’Occident, alors même que c’est sur ce dernier que reposera l’essentiel de l’effort de guerre.

Quelles leçons tirer de l’exemple de la fin de l’Empire romain?

La première est sans doute qu’il est illusoire de prétendre faire subsister une zone de civilisation entourée d’une périphérie livrée à l’anarchie et à la misère. Parce que la prospérité attirera toujours irrésistiblement vers elle les populations qui en ont connaissance. La civilisation a donc vocation à s’étendre jusqu’à trouver devant elle une civilisation concurrente, avec laquelle tenter de nouer un dialogue, établir les bases d’un concert des nations. Il est significatif que pour Rome, le coup de grâce vint des Barbares, non des Perses qui constituaient depuis des siècles la superpuissance rivale. Son erreur fut de se résigner à l’arrêt des conquêtes dans le Barbaricum, la grande forêt germanique. Les Romains estimèrent que le profit à tirer de la colonisation de l’Europe orientale ne valait pas le coût et l’effort surhumain qu’auraient représenté sa conquête et sa romanisation. Ils furent victimes de ce calcul à courte vue, qui rappelle le cartiérisme contemporain. La chute de l’Empire romain ne fut pas le produit d’un choc de civilisations (les Germains n’avaient guère qu’une culture rudimentaire – on ne peut, à mon sens parler de civilisation pour un monde qui ignore la cité, lieu de l’échange, du tri et de la hiérarchisation – et leurs élites étaient elles-mêmes en voie de romanisation). Elle fut la conséquence et la solution violente d’une différence de niveau de développement. Le problème est qu’elle se traduisit par un effondrement du niveau de vie tant pour les populations autochtones que pour les immigrants, et même pour les Barbares restés en Germanie, qui cessèrent de profiter des échanges dont ils avaient bénéficié de la part du monde romain.

La seconde est que les grands empires multinationaux ne valent rien dans la défense. Ils excellent à s’étendre, tant qu’ils sont portés par le caractère irrésistible que leur puissance semble donner à leur domination, enrichis par les ressources que leur procurent leurs annexions. Mais ils sont incapables de susciter dans leur population le dévouement que l’attachement sentimental à une patrie charnelle peut seul inspirer à des citoyens. Leurs habitants peuvent leur être attachés tant qu’ils procurent la prospérité et la paix, le bien-être. Mais ils n’accepteront que rarement de remettre en question le confort qu’ils leur apportent en sacrifiant leur vie pour leur défense. Ces empires sont donc condamnés à la conquête perpétuelle, ou au dépérissement. Les sentinelles du Désert des Tartares savent qu’il ne leur appartient que de gagner du temps, dans l’attente d’un inéluctable écroulement.

Les Derniers Jours. La Fin de l’Empire romain d’Occident, de Michel De Jaeghere, Les Belles Lettres, 650 pages, 23 €.

http://www.lefigaro.fr/vox/histoire/2014/10/17/31005-20141017ARTFIG00353-ce-que-nous-enseigne-la-chute-de-l-empire-romain.php

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